Murmuration d’étourneaux : biologie du vol collectif et photographie de terrain
Je me souviens encore de la première fois où j’ai compris que ce que j’observais n’était pas un simple vol d’oiseaux. C’était un soir de novembre, lumière froide tombant vite, appareil calé sur le monopied. Le son est arrivé avant les images : un froissement organique, collectif, entre le drap qu’on secoue et l’aspiration d’un souffle géant. Puis la nuée s’est formée — plusieurs milliers d’Sturnus vulgaris surgissant au-dessus des roselières, se repliant, s’allongeant, se déchirant et se reformant avec une fluidité qui défiait toute explication immédiate. Une murmuration d’étourneaux. Je n’ai pas bougé pendant vingt minutes. J’ai juste déclenché.

Depuis, j’ai passé de nombreuses soirées d’automne et d’hiver à tenter de comprendre ce phénomène autant qu’à le photographier. Cet article rassemble ce que j’ai appris — sur la biologie de l’étourneau sansonnet, sur la mécanique réelle du vol collectif, sur les conditions qui favorisent les murmurations en Centre-Val de Loire, et sur la manière d’approcher ces rassemblements sans les perturber.
L’étourneau sansonnet : un hivernant nordique qui gonfle nos effectifs
L’étourneau sansonnet (Sturnus vulgaris, Linnaeus 1758) est une espèce partiellement migratrice dont la situation en Europe mérite d’être clarifiée avant toute chose. En France, les individus nicheurs peuvent se montrer sédentaires ou n’effectuer que de courts mouvements. Mais dès le mois de septembre, des contingents importants en provenance d’Europe du Nord et de l’Est — Pays-Bas, Pologne, Suède, Russie — rejoignent notre territoire pour hiverner. C’est ce brassage entre locaux sédentaires et migrateurs nordiques qui gonfle les effectifs hivernaux à des niveaux spectaculaires.
L’espèce est classée Least Concern (préoccupation mineure) à l’échelle mondiale par l’UICN, mais les tendances de population sont préoccupantes à l’échelle européenne. Les programmes de suivi coordonnés par le BTO (British Trust for Ornithology) et l’EBCC (European Bird Census Council) documentent un déclin sévère dans plusieurs pays : en Grande-Bretagne, les effectifs nicheurs ont chuté de plus de 50 % depuis les années 1980. Les causes identifiées pointent principalement vers l’agriculture intensive, qui réduit la disponibilité en invertébrés herbacoles — notamment les larves de tipules et de coléoptères — indispensables à l’alimentation des poussins. En France, la LPO suit ces tendances et place l’espèce parmi les passereaux dont la dynamique de population mérite une attention particulière dans les zones d’openfield intensif.
Le plumage hivernal de l’étourneau est souvent sous-estimé : fond noir aux reflets irisés (verts et violets sous la lumière rasante), criblé de petits points blancs ou chamois qui s’estompent progressivement au fil de l’hiver par usure des liserés clairs. En mars, l’oiseau retrouve un plumage lustré, presque monochrome, qui contraste fortement avec le pelage tacheté de décembre. Le bec jaune d’été devient sombre en hiver. Ces détails, visibles à la longue-vue depuis un bon poste d’observation, permettent d’estimer la composition des rassemblements et la proportion d’individus nordiques fraîchement arrivés.
La mécanique du vol collectif : ce que la physique nous apprend
La murmuration n’est pas un accident de groupe. C’est un phénomène émergent qui a fait l’objet de recherches intensives depuis les années 2000, notamment par l’équipe italienne du STARFLAG project coordonné par Andrea Cavagna et Irene Giardina à Rome.
En 2010, Cavagna et ses collaborateurs ont publié dans les Proceedings of the National Academy of Sciences une étude pionnière sur les « corrélations sans échelle » dans les vols de starlings (Scale-free correlations in starling flocks, PNAS 107 : 11865–11870). En reconstituant en 3D les positions et vecteurs de vitesse de chaque individu au sein de nuées allant de 122 à 4 268 oiseaux, ils ont démontré que la perturbation induite par un changement de direction se propage à travers l’ensemble du groupe de manière quasi instantanée, quelle que soit la taille de la nuée. Ce comportement, dit « sans échelle », signifie que chaque oiseau est fonctionnellement connecté à l’ensemble du groupe — et non simplement à ses voisins immédiats. La nuée se comporte comme un seul corps.
Ce que cela signifie concrètement sur le terrain : pas de chef, pas de signal central. Chaque étourneau ajuste sa vitesse et sa trajectoire en réponse à six ou sept voisins immédiats, selon des règles simples de cohésion, d’alignement et de séparation. Mais la propagation de l’information à travers la nuée entière est si rapide qu’elle ressemble, de l’extérieur, à une pensée collective. Les physiciens parlent de transition de phase : le système bascule de l’état dispersé à l’état ordonné comme un matériau ferromagnétique sous un champ extérieur.
En 2014, Attanasi, Cavagna et leurs collègues ont publié dans Nature Physics (10 : 691–696) une analyse fine des vagues d’agitation qui parcourent les nuées lors d’attaques de faucon pèlerin. Ces « vagues sombres » — des bandes de densité plus élevée qui se propagent à travers la nuée en s’éloignant du prédateur — se déplacent à une vitesse environ dix fois supérieure à la vitesse de vol individuelle des oiseaux. Ce mécanisme de transmission ultrarapide est ce qui rend la nuée si difficile à exploiter pour un rapace.
La fonction antiprédateur : une armure collective
La murmuration n’est pas un spectacle esthétique. C’est une stratégie de survie collective dont la fonction principale est de dérouter les prédateurs. Une étude de grande envergure publiée en 2017 dans PLOS ONE par Goodenough, Little, Carpenter et Hart a analysé plus de 3 000 murmurations à travers 23 pays, en s’appuyant sur des données de science participative. Les résultats confirment que la taille et la durée des murmurations augmentent significativement en présence de prédateurs actifs — faucon pèlerin (Falco peregrinus), busard Saint-Martin (Circus cyaneus), épervier d’Europe (Accipiter nisus). La conclusion est sans ambiguïté : la murmuration est avant tout une adaptation antiprédateur, et non un simple comportement de thermorégulation collective avant le dortoir.
Sur le terrain, cette logique est lisible. J’ai observé à plusieurs reprises comment une nuée en transit régulier se transforme soudainement : la cohésion augmente, la nuée se densifie, les ondulations s’accélèrent — souvent quelques secondes avant que je repère moi-même le rapace qui a déclenché la réaction. Les étourneaux voient et réagissent avant que l’œil humain ne localise le prédateur. Quand le faucon plonge, la nuée s’ouvre comme une vague, créant un vide autour du point d’attaque, rendant toute prise quasi impossible.
La descente au dortoir elle-même — ce tourbillon descendant, en spirale, où des milliers d’oiseaux piquent simultanément vers les roseaux — est le moment de plus grande vulnérabilité. C’est souvent là que les rapaces concentrent leurs tentatives. Observer ce moment depuis une distance respectueuse permet de voir l’interaction complète : la nuée qui hésite, repart, revient, finit par se poser en vagues successives.
Quand et comment trouver les murmurations en Centre-Val de Loire
En Centre-Val de Loire, la période favorable s’étend de mi-octobre à fin février. Le pic se situe en novembre et décembre, quand les populations nordiques ont rejoint la région et que les nuits courtes concentrent les rassemblements. La fenêtre quotidienne est étroite : la murmuration se forme généralement dans la dernière heure avant le coucher du soleil, et peut durer entre dix minutes et plus d’une heure selon la pression des prédateurs et les conditions météorologiques.
Les vallées alluviales du territoire offrent des conditions favorables aux dortoirs : roselières en bord de cours d’eau, lisières de bois humides, ripisylves denses. Les étourneaux recherchent des sites offrant à la fois protection thermique (les roseaux retiennent une certaine chaleur) et défense contre les prédateurs terrestres (l’eau est un obstacle naturel). Les grandes zones humides de plaine, que notre région possède en abondance, constituent donc des sites de dortoirs potentiels.
Pour localiser un dortoir actif, la méthode la plus efficace est l’observation directe des vols linéaires en fin d’après-midi : les étourneaux quittent leurs zones d’alimentation (prairies, labours, lisières) par petits groupes convergeant progressivement dans une même direction. Longer une vallée humide en voiture, fenêtre baissée, permet souvent d’entendre le bruit de la nuée — un bruissement sec et collectif — avant de la voir. Les bases de données participatives comme Faune-Centre (oiseaux de la région SINP) signalent régulièrement les dortoirs actifs en automne-hiver ; c’est une ressource précieuse pour cibler ses sorties sans explorer à l’aveugle.
J’ai appris à arriver deux heures avant le coucher du soleil. Non pas parce que la murmuration se forme si tôt, mais parce que s’installer sans précipitation, repérer les axes de vol, choisir son poste avant que les oiseaux n’arrivent en masse — tout cela est impossible à faire dans la précipitation. Et les premières secondes de formation de la nuée, quand elle passe de quelques centaines à plusieurs milliers d’individus en quelques instants, sont souvent les plus spectaculaires.

Réglages photo : les arbitrages du terrain
Photographier une murmuration est techniquement exigeant. Le sujet est rapide, souvent en faible lumière, imprévisible dans sa forme et sa direction. Voici les réglages que j’utilise, issus de nombreuses soirées de terrain.
Vitesse d’obturation : l’arbitrage central
Deux stratégies opposées produisent deux résultats radicalement différents. Pour figer la nuée et conserver chaque individu net, il faut 1/1000 s minimum, idéalement 1/1600 s. Pour suggérer le mouvement et transformer la nuée en texture dynamique, 1/200 à 1/400 s donnent un flé de filé qui rend la masse plus graphique. Je commence systématiquement à 1/800 s et j’ajuste selon la lumière disponible. En dessous de 1/500 s, les étourneaux individuels deviennent flous même si la masse reste lisible.
ISO : monter sans crainte
Les murmurations se produisent dans la dernière heure de lumière. Refuser de monter en ISO, c’est rentrer avec des images floues — si les notions d’exposition, ISO et vitesse ne sont pas encore maîtrisées, c’est le bon moment de s’y plonger. Sur un capteur plein format récent, ISO 1600 à 3200 reste parfaitement exploitable pour des tirages de format standard. Sur un APS-C, ISO 800 à 1600 est un bon compromis. En cas de besoin, je pousse jusqu’à ISO 6400 : un léger grain numérique vaut mieux qu’une nuée bougée.
Ouverture et profondeur de champ
La nuée a une profondeur physique réelle — les oiseaux sont répartis sur plusieurs dizaines, parfois plusieurs centaines de mètres dans l’axe de prise de vue. Une ouverture entre f/5.6 et f/8 permet d’envelopper la majeure partie de ce volume dans la zone de netteté. Éviter f/2.8 ou f/4, qui ne rendent nets que les oiseaux du premier plan et laissent le reste du groupe flou de manière peu esthétique.
Autofocus, cadence et focale
Activer l’AF continu (AF-C / AI Servo) avec une zone de mise au point étendue plutôt qu’un point unique : la masse en mouvement accroche mieux sur une plage large. La même logique de réglages adaptés aux oiseaux sauvages s’applique quel que soit le sujet. Le mode rafale est indispensable, mais déclencher par séquences de 3 à 5 images plutôt qu’en continu — saturer la mémoire tampon juste avant le meilleur moment est la frustration classique de cette pratique.
Pour la focale, un 300–500 mm permet de remplir le cadre quand la nuée est éloignée. Mais un 70–200 mm offre plus de souplesse si la nuée passe proche, et facilite l’isolation de portions spécifiques du ballet. La stabilisation optique ou IBIS est utile à vitesse lente, négligeable à 1/1000 s. Un monopied aide à tenir dans la durée sans fatigue.
L’éthique face au dortoir : ce que l’éthologie impose
Le dortoir n’est pas un décor. C’est un espace vital au sens physiologique strict : les étourneaux se rassemblent chaque soir non seulement pour se protéger des prédateurs par l’effet de dilution, mais aussi pour partager des informations sur les zones d’alimentation disponibles. Des études comportementales suggèrent que le dortoir fonctionne comme une « bourse d’information » : les individus qui ont trouvé une ressource alimentaire abondante sont suivis le lendemain matin par ceux qui ont observé leur retour rassasié. Perturber un dortoir ne dérègle pas simplement les routines nocturnes — cela peut compromettre l’accès aux ressources alimentaires de milliers d’individus en plein hiver, quand chaque joule compte.
Ma règle de terrain, non négociable : ne jamais approcher à moins de 150 mètres du dortoir une fois que les premiers oiseaux commencent à se poser. Observer depuis la lisière, en position fixe, sans lumière artificielle, sans voix élevée. Si la nuée reprend son vol collectif au moment où j’avance, je suis trop proche — et je recule sans hésiter.
La murmuration elle-même, en vol, est moins sensible à la présence humaine qu’un nid ou qu’un dortoir au sol. Mais le moment de descente — quand les milliers d’oiseaux commencent à piquer vers les roseaux dans un tourbillon serré — est celui où la distance importe le plus. C’est aussi, photographiquement, le moment le plus intense. Le héron cendré offre un contraste saisissant avec le vol collectif des étourneaux : un prédateur immobile, patient, dont la précision de frappe est spectaculaire.
Cette contrainte éthique a une vertu paradoxale : elle oblige à rester immobile, à observer, à comprendre avant de déclencher. Les meilleures images que j’ai faites d’étourneaux ne sont pas celles où je me suis rapproché — ce sont celles où j’ai attendu assez longtemps pour que la nuée vienne vers moi.

Pourquoi photographier les murmurations reste une pratique à part
Il y a dans la murmuration quelque chose qui résiste à la réduction technique. On peut maîtriser les réglages, choisir la bonne lumière, se placer au bon endroit — et la nuée reste imprévisible. Sa forme change en permanence, sous l’influence de variables que même les modèles physiques les plus sophistiqués ne parviennent pas à prédire entièrement. C’est cette part d’incontrôlable qui fait de chaque sortie une expérience nouvelle.
J’ai gardé des images de murmurations prises dans des conditions ordinaires — ciel couvert, lumière plate, nuée modeste — qui m’émeuvent davantage que des clichés techniquement parfaits d’autres sujets. Parce que derrière chaque image, il y a le souvenir du froid, de l’attente, du son avant la vision, et de cette impression tenace d’être en présence d’un phénomène que l’on perçoit mais qu’on ne comprend jamais tout à fait.
Si les étourneaux en murmuration vous fascinent, vous pouvez retrouver mes photographies de faune sauvage du Berry et du Val de Loire — dont des images d’étourneaux sansonnets photographiés au crépuscule dans nos vallées — dans la boutique. Certains de ces tirages sont disponibles sur papier Hahnemühle, en formats adaptés à une accroche murale : une façon de garder quelque chose de ce moment suspendu entre lumière et mouvement.
Questions fréquentes
Pourquoi les étourneaux forment-ils des murmurations ?
La murmuration répond à plusieurs pressions simultanées. Face aux prédateurs — faucon pèlerin, épervier — la masse en mouvement dilue le risque individuel et désynchronise les attaques par effet de confusion. La densité nocturne au dortoir favorise aussi la thermorégulation collective en période froide. Enfin, le rassemblement pré-dortoir permettrait aux individus d’échanger des informations sur les ressources alimentaires disponibles à proximité.
À quelle saison observe-t-on les murmurations d’étourneaux ?
Les murmurations sont un phénomène strictement automnal et hivernal, observable principalement d’octobre à février. C’est la période où les effectifs nordiques — oiseaux venus de Scandinavie, de Pologne ou de Russie — rejoignent les sédentaires locaux pour former de gigantesques dortoirs collectifs. Les plus grands rassemblements se forment généralement en décembre et janvier, quand les températures nocturnes sont les plus basses.
Comment les étourneaux se coordonnent-ils dans une murmuration ?
La coordination ne repose sur aucun « chef de file » : chaque oiseau ajuste sa trajectoire en observant ses six ou sept voisins immédiats, sans tenir compte de ceux plus éloignés. C’est ce mécanisme de règles locales simples qui produit une cohésion globale spectaculaire. Les travaux d’Andrea Cavagna et de son équipe (STARFLAG project, Rome) ont démontré que ces interactions s’apparentent aux phénomènes de transition de phase décrits en physique statistique — une information de changement de direction se propage dans toute la nuée à une vitesse supérieure à ce que permettrait un simple effet de voisinage linéaire.
Combien d’étourneaux peut compter une murmuration ?
Les effectifs varient considérablement selon les sites et les conditions hivernales. Un rassemblement modeste réunit quelques milliers d’individus ; les grands dortoirs réguliers en comptent régulièrement plusieurs centaines de milliers. Les concentrations exceptionnelles, documentées notamment au Royaume-Uni ou dans le delta de l’Èbre en Espagne, peuvent dépasser le million d’oiseaux — certaines estimations publiées évoquent jusqu’à six millions d’individus dans des cas rares.
Sources
- Cavagna, A., Cimarelli, A., Giardina, I., Parisi, G., Santagati, R., Stefanini, F. & Viale, M. (2010). Scale-free correlations in starling flocks. Proceedings of the National Academy of Sciences, 107(26), 11865-11870. https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1005766107
- Attanasi, A., Cavagna, A., Del Castello, L., Giardina, I., Grigera, T. S., Jelic, A., & Viale, M. (2014). Information transfer and behavioural inertia in starling flocks. Nature Physics, 10(9), 691-696. https://www.nature.com/articles/nphys3035
- Goodenough, A. E., Little, N., Carpenter, W. S. & Hart, A. G. (2017). Birds of a feather flock together: Insights into starling murmuration behaviour revealed using citizen science. PLOS ONE, 12(6), e0179277. https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0179277
- INPN - MNHN. Sturnus vulgaris Linnaeus, 1758 - Etourneau sansonnet. https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/4516
- LPO. Fiche espece : Etourneau sansonnet (Sturnus vulgaris). https://www.lpo.fr/decouvrir-la-nature/fiches-especes/fiches-especes/oiseaux/etourneau-sansonnet
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