Écureuil roux en forêt : observer, comprendre et photographier Sciurus vulgaris
Il y a des matins où la forêt offre exactement ce qu’on est venu chercher. Lumière rasante filtrant entre les troncs, silence à peine troublé par quelques mésanges — et soudain, ce frémissement de branches à mi-hauteur, cette silhouette rousse qui descend en spirale le long d’un pin sylvestre. L’écureuil roux (Sciurus vulgaris) est là, à portée d’objectif, totalement concentré sur une noisette qu’il tourne entre ses pattes avec une précision d’orfèvre. Ces instants-là, je les accumule depuis plusieurs années dans les boisements du Centre-Val de Loire. Ils m’ont appris autant sur la patience que sur la lumière.
Portrait d’une espèce : qui est vraiment Sciurus vulgaris ?

L’écureuil roux est le seul écureuil arboricole natif d’Europe occidentale. Classé Préoccupation mineure (Least Concern) sur la Liste rouge mondiale de l’UICN, il reste cependant sous surveillance dans plusieurs pays où la pression de l’écureuil gris nord-américain (Sciurus carolinensis) et le virus squirrelpox associé ont provoqué des effondrements locaux de population — un phénomène absent de France à ce jour.
La fiche espèce de l’INPN (cd_nom 61153) le répertorie sur l’ensemble du territoire français, dès lors qu’existe un couvert arboré suffisant : forêts de conifères, boisements mixtes, parcs arborés, haies bocagères denses. Il mesure de 19 à 25 cm pour un poids de 200 à 400 g, avec une queue touffue presque aussi longue que le corps — organe de balancier, de communication et de régulation thermique à la fois. Sa robe oscille du roux vif au gris ardoisé selon la saison et la sous-espèce : en hiver, le pelage est plus dense et plus terne, les aigrettes auriculaires caractéristiques s’allongent nettement.
Alimentation : un généraliste du garde-manger forestier
Ce que je trouve fascinant dans l’observation de l’écureuil, c’est la diversité de ses menus selon les saisons. Le régime de base est granivore et frugivore : graines de conifères (épicéas, pins, mélèzes), noisettes, glands, faines, châtaignes. Mais l’animal est bien plus opportuniste que sa réputation de collecteur de noisettes ne le laisse croire.
Au printemps, quand les stocks hivernaux s’épuisent, Sciurus vulgaris se rabat sur les bourgeons, les jeunes pousses, les fleurs de hêtre et même l’écorce tendre des rameaux. En été, il complète son régime de champignons — qu’il fait sécher avec méthode sur des branches avant de les consommer — d’insectes, de larves, d’œufs ou d’oisillons lorsque l’occasion se présente. C’est une réalité du terrain que j’ai observée plusieurs fois : l’écureuil n’est pas végétarien au sens strict.
Cette plasticité alimentaire explique sa résistance relative aux variations de disponibilité des ressources forestières. Des recherches publiées dans le Journal of Zoology ont montré que les femelles adultes ajustent activement la taille de leur domaine vital en fonction des variations spatiales et temporelles de l’offre alimentaire — un comportement d’adaptation fine rarement documenté chez les rongeurs arboricoles de taille comparable.
Le comportement de cache : ingénierie cognitive en forêt
L’automne transforme l’écureuil roux en une machine à constituer des réserves. C’est la période que je préfère pour l’observation photographique, précisément parce que l’animal descend fréquemment au sol et expose des comportements d’une richesse remarquable.
Le scatter hoarding — stockage dispersé — consiste à enfouir de petites quantités de nourriture en des dizaines, voire des centaines de points distincts plutôt que de constituer un unique garde-manger centralisé. Un individu peut créer plusieurs milliers de cachettes en une saison. La récupération repose sur une combinaison de mémoire spatiale (impliquant fortement l’hippocampe, bien développé chez les Sciuridés) et d’indices olfactifs.
Une étude publiée en 2023 dans la revue Behaviour (Brill) a mis en évidence que les écureuils roux eurasiens placent délibérément les aliments à haute valeur nutritive — comme les noix — plus loin de la source de nourriture et sous couverture de canopée réduite, ce qui suggère une stratégie anti-pillage consciente. Ce n’est pas du hasard : c’est de la planification spatiale.
Sur le terrain, je repère facilement ces moments de cache : l’animal s’arrête brusquement, creuse avec les pattes avant en quelques secondes, dépose la graine, rebouche avec une précision méticuleuse et tasse la terre avec le museau. Puis il relève la tête, vérifie les alentours — ce moment d’immobilité est souvent le plus photographiquement intéressant — et repart en quelques bonds vers la prochaine cachette.
Habitat et territoire : la forêt comme architecture de vie

Sciurus vulgaris organise son espace autour du drey — son nid sphérique, construit en hauteur à la fourche de branches solides. Contrairement à ce qu’on imagine souvent, l’écureuil ne construit pas qu’un seul drey : il en entretient plusieurs simultanément — un nid principal bien isolé pour le repos et la reproduction, et des abris secondaires plus sommaires pour les pauses diurnes.
Le domaine vital varie considérablement selon la densité et la qualité du couvert forestier : de quelques hectares en forêt riche à plusieurs dizaines d’hectares en milieu morcelé. Les mâles ont généralement des domaines plus étendus que les femelles, avec des chevauchements fréquents entre individus — contrairement à une idée reçue, l’écureuil roux n’est pas réellement territorial au sens strict.
Dans les boisements de chênes et de charmes du Berry, que je parcours régulièrement, l’espèce est davantage présente dans les zones mixtes avec présence de noisetiers en sous-étage — une combinaison qui offre à la fois abri en altitude et ressources au sol. Les forêts de résineux purs sont également fréquentées, notamment dans les plantations d’épicéas où les cônes représentent une ressource abondante et prévisible.
Rythme de vie et reproduction : un animal du jour et du froid
L’écureuil roux est strictement diurne, avec deux pics d’activité quotidiens : le matin au lever du soleil et en fin d’après-midi avant le coucher. Il n’hiberne pas — mais réduit drastiquement son activité par temps de gel intense ou de pluie battante. Ces jours-là, il se repose dans son drey et puise dans ses réserves. Contrairement à d’autres espèces forestières qui adoptent des habitudes nocturnes pour éviter les prédateurs, l’écureuil reste un animal strictement diurne.
La reproduction a lieu deux fois par an : une première portée de 3 à 5 jeunes en mars-avril, une seconde possible en juillet-août si les conditions alimentaires le permettent. Les jeunes naissent aveugles et sans poils, restent au nid pendant 7 à 8 semaines, et deviennent indépendants vers 10-12 semaines. La maturité sexuelle est atteinte à 10-12 mois. L’espérance de vie en milieu sauvage dépasse rarement 5 à 6 ans, la prédation (autour des palombes, martre des pins, rapaces nocturnes) maintenant une pression régulière sur les populations.
Photographier l’écureuil roux en forêt : ce que j’ai appris sur le terrain

L’écureuil roux est à la fois un sujet accessible et un sujet exigeant. Accessible parce qu’il est diurne, relativement curieux et actif dans des zones souvent repérables. Exigeant parce que la forêt est un environnement lumineux difficile, que l’animal bouge vite et que la mise au point sur un sujet foncé à contre-jour dans les sous-bois met les systèmes autofocus à rude épreuve. Les principes pour obtenir des photographies plus nettes en conditions difficiles s’appliquent pleinement ici.
Repérer avant de photographier
Le repérage en amont conditionne tout. Je cherche d’abord des indices au sol : cônes de pins ou d’épicéas rongés en bouquet sous un arbre spécifique (un réfectoire régulièrement utilisé), noisettes fendues en deux nets par la dent incisive, petits trous dans la mousse ou les feuilles mortes — traces de mise en cache. Une fois ces indices localisés, je sais que l’animal revient régulièrement dans ce secteur.
L’écoute est aussi précieuse que la vue. L’écureuil produit un cri d’alarme caractéristique — un tchuk-tchuk répété, parfois accompagné d’un hochement de queue énergique — qui signale à la fois sa présence et son niveau d’inquiétude. Quand il se tait et reprend son activité normale, c’est que vous êtes accepté dans son espace.
Réglages et matériel pour les sous-bois
En forêt, la lumière est la contrainte principale. Les techniques modernes de photographie animalière — notamment les systèmes de suivi AF — ont transformé la prise de vue sous couvert. Je travaille systématiquement en mode priorité ouverture, grande ouverture (f/4 à f/5.6 selon la focale) pour maximiser la lumière tout en conservant une mise au point correcte sur l’ensemble de l’animal. La vitesse d’obturation doit rester au minimum à 1/500e de seconde pour figer les mouvements — l’écureuil ne tient jamais en place très longtemps. Cela implique de monter en ISO sans hésitation : ISO 800 à 2000 sont courants dans ces conditions.
Une focale entre 300 et 500 mm offre le meilleur compromis entre distance de sécurité (pour ne pas perturber l’animal) et cadrage serré. Le trépied ou le monopied est indispensable à ces focales : la stabilisation optique compense le tremblement mais pas le déplacement de l’ensemble de la chaîne optique sur plusieurs secondes d’attente.
La lumière rasante de l’automne : mon moment préféré
De septembre à novembre, la lumière de fin d’après-midi rase les troncs à angle très bas et enflamme la fourrure rousse de l’écureuil d’une façon qui n’existe à aucune autre saison. Ce contre-jour doré — à condition que l’animal soit en bonne exposition — donne une profondeur et une chaleur impossibles à reproduire en studio. C’est précisément ce type de lumière que je m’efforce de capturer dans mes tirages animaliers disponibles à la boutique : les séries sur la faune forestière du Berry sont nées de ces séances d’automne.
L’hiver offre une autre esthétique : fond de neige ou de feuilles mortes, pelage plus épais et aigrettes bien développées, lumière diffuse qui aplatit moins les contrastes qu’on ne l’imagine. La difficulté est la discrétion accrue de l’animal par temps très froid — mais sa nécessité de puiser dans ses caches le rend plus prévisible dans ses déplacements. Plusieurs des images de ma galerie nature sont issues de ces matins d’hiver où la forêt appartient à ceux qui savent attendre.
Foire aux questions sur l’écureuil roux
Quelle est la meilleure saison pour photographier l’écureuil roux en forêt ?
L’automne, de septembre à novembre, est la période idéale. L’écureuil est alors particulièrement actif au sol pour constituer ses caches de nourriture. La lumière dorée des sous-bois et le feuillage coloré offrent un contexte photographique exceptionnel. Le début de matinée reste le créneau le plus productif, l’animal étant diurne avec un pic d’activité au lever du jour.
L’écureuil roux retrouve-t-il vraiment toutes ses caches ?
Non, et c’est en partie ce qui en fait un acteur clé de la régénération forestière. Des études estiment qu’un écureuil retrouve entre 60 et 80 % de ses cachettes. Les noisettes et glands oubliés germent et contribuent à la dispersion des espèces ligneuses. Une étude publiée dans Behaviour (2023) a montré que les caches les plus précieuses sont placées délibérément loin de la source de nourriture et sous faible couverture de canopée — une stratégie anti-vol sophistiquée.
Comment approcher un écureuil roux sans le faire fuir ?
La clé est la lenteur et la régularité des visites. Repérez un secteur fréquenté via les indices au sol (cônes rongés, noisettes fendues). Installez-vous à distance raisonnable, restez immobile et réduisez les contrastes de votre silhouette. L’écureuil finit par s’habituer à votre présence en quelques séances. Évitez tout mouvement brusque et désactivez les notifications de votre téléphone.
Sources
- INPN MNHN 2024 Sciurus vulgaris Ecureuil roux https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/61153 | GBIF 2024 Sciurus vulgaris https://www.gbif.org/species/8211070 | Stracey et al 2023 Behaviour 160 https://doi.org/10.1163/1568539X-bja10197 | Lurz et al 1997 Journal of Zoology | IUCN 2024 Red List https://www.iucnredlist.org/species/20025/9135976
Tirage d'art
Ces instants sur le terrain existent en tirage photographique. Imprimés sur papier baryté Hahnemühle, encadrés ou en feuille libre, disponibles dès 35 €.
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